10 septembre 2012
La jouissance...ou la mort ?
Je viens de terminer le dernier roman de Florian Zeller.
Epoustouflant de réalisme, bien qu'assez cru. Fort dans ce qu'il arrive à décrypter les comportements immatures d'une génération blessée. Celle des enfants du divorce, nés dans les années 1980, et qui paient les pots cassés de la libéralité de leurs parents imprégnés de mai 68.
L'histoire se résume en quelques mots simples : comment assister à la déchéance d'un couple qui s'aime mais ne sait pas se pardonner, et se quitte au bout de presque trois ans d'amour et un bébé.
Zeller ou le nouveau Zola
On assiste à la lente déchéance de Nicolas & Pauline, qui sont ensemble parce qu'ils s'aiment. Mais ne se sont jamais posés la question de savoir pourquoi, ce qu'ils aimaient en eux, et s'ils se l'étaient déjà dit en vérité.
Le temps passant, les déceptions s'accumulent et les amertumes avec. Lui, continue de fantasmer sur toutes les jolies plantes qui passent, en se demandant si se caser n'est pas le signe de la résignation, qui a un avant-goût de mort. Elle, essaye de jongler avec sa carrière et son idéal de l'amour romantique.
Ils sont ensemble. Est-ce tout ?
Non, voilà qu'un bébé pointe son nez. Pile au mauvais moment. Il n'était pas attendu, mais pourtant il devient source d'espoir (pour Lui) et de reconstruction (pour Elle). Tellement bien qu'ils finissent par y croire à nouveau. Un couple, un bébé : quoi de plus normal ? Et pourtant... et pourtant... les non-dits, les trahisons se poursuivent. Il découche, parfois. Elle se prend à rêver d'un autre homme. Ils ne se parlent plus.
Voilà le bébé si peu désiré mais finalement tant attendu. Une petite fille. Louise.
Le choc est rude. Les nuits courtes, la pression (pour Lui) de devenir maintenant chef de famille, la désillusion (pour Elle) de voir qu'il s'absente de plus en plus, les journées lentes et la monotonie d'être chez soi seule, à faire toutes les corvées.
Fin du congé mat, retour au boulot. Mais là non plus, ce n'est pas tout rose. Le blues se poursuit, le boss a confié les dossiers importants à une nouvelle concurrente, jolie en plus d'être compétente. Lui est toujours plus absent, plongé dans son boulot, ses soucis et les bras d'autres femmes. La dégradation n'est plus seulement une illusion. Elle se fait chair. Pauline lui demande de quitter son lit. Nicolas obéit et se retrouve dehors.
Les voilà séparés.
Pauline est devenue une Gervaise, comme dans l'Assommoir de Zola. Ses illusions, perdues. Son image du couple, écornée. Son désir de fidélité, piétiné. Voilà Pauline devenue maman célibataire... comme presque 1,5 millions de femmes dans ce pays.
Et tout ça, pour un bébé ?
Telle est l'interprétation de ELLE Magazine, dans un petit article court, assez bien fait, qui est sorti dans le premier numéro de la rentrée. Le "Baby clash" serait la raison de la séparation de ce couple. Il suffit de taper ce mot clé sur internet pour être affolé par le nombre de forums qui en parle. Ca nous rappelle aussi un livre qui avait beaucoup fait parler de lui, Un heureux événement, d'Eliette Abécassis.
Pourtant, est-ce bien là la seule raison ? Le seul motif de séparation ? N'y a-t-il pas aussi l'angoisse de ne pas assumer ? De ne plus jouir du présent ? D'être maintenant un couple trentenaire responsable ? Installé ? Casé ?
Telles sont les autres raisons avancées par le magazine.
Si elles sont justes, elles ne vont pas assez loin. La raison en est beaucoup mieux expliquée par l'auteur, qui la distille à la fin comme une "morale" (à prendre au sens de la finale des fables de Jean de la Fontaine) :
"Il y a cette autre option que l'on appelle : le pardon. Et je me demande pourquoi Pauline et Nicolas, dont les crimes sont finalement minuscules, en sont devenus incapables".
Le pardon ? Pardon, je manque d'en tomber à la renverse. Le pardon ? Florian Zeller serait-il devenu "judéo-chrétien" pour avancer cette hypothèse ? "Judéo-chrétien" comme on dit si péjorativement aujourd'hui pour désigner cet héritage, lourd de sens et qu'on n'est plus tellement prêt à assumer ?
Le pardon ? Mais enfin, quel pardon ? Depuis quand doit-on pardonner ? Et pourquoi ?
L'auteur, encore, de tenter une explication :
"Sans pardon, la rancune impose son règne de pierres et ils ne peuvent plus se rejoindre : la légèreté de Nicolas est une trahison pour Pauline, de même que son espérance amoureuse se referme sur lui comme un piège"
Mais pourquoi pardonner ? Sans pardon, l'amour est-il sans issue comme le prétend l'auteur ? Sans pardon, le couple s'effrite-t-il à la mesure de l'accumulation de sa rancune ? Sans pardon, de deux, ne sont-ils plus que deux ? Deux êtres parallèles qui vivent côte à côte mais non ensemble ? Sans pardon, y a-t-il une vie commune ? N'y aurait-il qu'une vie peuplée d'individualisme, remplie de notre moi, tournée vers nos nombrils ? Sans pardon, il n'y aurait jamais "NOUS" ??
"Elle ne comprend pas sa peur d'être privé du monde, et il n'entend pas sa crainte d'être abandonnée. A aucun moment, ils ne se regardent tels qu'ils sont et ne font un pas l'un vers l'autre. Aucun mot, aucun geste - rien de ce qu'on appelle la sollicitude."
La sollicitude. Ou 'la charité' en langage "judéo-chrétien". Ou encore la bienveillance et l'attention à l'autre, pour parler moderne. Oui, si Pauline ne comprend pas Nicolas, et Nicolas, Pauline, ce n'est pas parce qu'ils se détestent et ne se parlent plus. C'est parce qu'ils ne se voient pas en vérité. Parce qu'ils ont beau "habiter ensemble", ils sont comme des étrangers l'un pour l'autre.
Ils sont ensemble de corps, mais le sont-ils de coeur ?
Communiquer, communiquer
C'est ce qu'en langage moderne, on a voulu traduire en l'affadissant : "la communication". Et oui, il faut communiquer. Communiquer, communiquer. Et encore communiquer. A force de communiquer, on en a presque mal aux oreilles. On est submergé de communication. Et pourtant, la pauvreté de nos discussions et de nos échanges saute aux yeux aujourd'hui. Alors communiquer ? Oui mais pourquoi ? Et comment ? Et non, il ne faut pas communiquer n'importe quoi et n'importe comment (je recommande la lecture de l'excellent ouvrage : Cessez d'être gentils, soyez vrai ! cf. mon coin salon, en bas à gauche).
Communiquer mais dans le respect de l'autre. Si c'est pour dire ses quatre vérités à son conjoint sur un ton désagréable, est-ce qu'il sera en mesure de les entendre ? Si c'est pour lui raconter notre dernière aventure sous prétexte qu'il faut tout se dire, n'est-on pas là pile dans le non-respect ? Faut-il tout se dire sous prétexte qu'on est arrivé dans l'ère de la communication ? Faut-il tout dire à l'autre qui est censé être notre conjoint, notre ami, notre confident ? Mais qu'on confond peut être trop avec un psy ou un prêtre ?
Est-ce qu'il pourra prêter une oreille attentive à nos états d'âmes dans ces conditions ? Est-ce qu'il pourra entendre nos blessures ?
Sans doute. Mais il ne pourra jamais les comprendre totalement puisqu'il ne les aura pas vécues. L'autre est autre. C'est ainsi. On restera toujours seul, face à soi-même, dans le couple. N'en déplaise à tout ceux qui veulent faire du couple une entité fusionnelle. Et qui se plantent.
Pardonner est donc la seule issue. La seule voie. Le seul combat à mener chaque jour lorsqu'on est un couple uni qui veut passer sa vie ensemble à s'aimer, et ne pas s'arrêter aux premiers échecs, aux premières difficultés, aux premiers émois provoqués par une autre femme ou un autre homme.
Pardonner est le seul moyen pour se construire
Et comme il paraît dérisoire face à l'absurdité de nos blessures et de notre terrible indifférence ! Comme il paraît ridicule face à ce puissant outil qu'on nous vante partout : "la communication" !
Le pardon est l'outil des pauvres. Celui qui les aide à recoller les morceaux. A repartir d'un bon pas. A continuer d'envisager l'avenir sereinement et ensemble. A ne plus se regarder seulement dans les yeux mais à regarder ensemble dans la même direction, pour reprendre les mots de St Exupéry.
Le pardon est cette arme si féroce, qu'elle en désarme les orgueilleux, qu'elle met à genoux les forts, qu'elle annihile les bêtes. Le pardon est cette lumière dans la nuit qui fait se relever le pécheur. Comme Jean-Paul II pour Ali Agça, à qui il a pardonné d'avoir voulu le tuer un jour de mai 1981. Le laissant gravement handicapé et souffrant jusqu'à la fin de ses jours... en 2005 !
Pardonner c'est lutter contre soi, son propre orgueil, son assurance de souffrir, d'avoir raison, d'être victime. Pardonner c'est tendre la main et accepter d'avoir blessé l'autre et de lui montrer qu'on le reconnaît. De même qu'on est capable de dire à l'autre sa blessure, sans s'en offusquer, sans monter sur ses grands chevaux, sans se victimiser.
Pardonner ce n'est pas oublier. Ce n'est jamais oublier. Plus on est proche et plus on se blesse, plus on pleure sous la douleur. Pardonner ce n'est jamais oublier. C'est accepter de reconnaître sa faiblesse et celle de l'autre. C'est repartir ensemble, avec la conscience de ce qui s'est passé, tout en regardant devant soi.
Pardonner c'est aimer.
Dans le sens le plus total. Se donner. N'y a-t-il pas "donner" dans par-donner ?
Sinon c'est peut être la jouissance.
C'est peut être la quête infinie d'un autre amour, d'un autre couple, d'un autre homme idéal.
C'est peut être la mort.
15:17 Publié dans Pensées, Société | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
| Tags : florian zeller, jouissance, mort, pardon, couple, communication |














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Commentaires
Bonjour,
Je suis tombée par hasard sur votre blog. J'avais entendu parler de ce bouquin par l'auteur lors d'une interview sur Canal +, il me semble. Je voulais le lire, trouvant le sujet intéressant et en lisant votre article - bien que vous en divulguiez le dénouement - j'en ai encore plus envie.
J'aime bien votre vision du pardon et de la communication, remettant chacune de ces notions à son niveau. Je viens de me marier, j'espère que je m'en rappellerai !
Écrit par : Fantomette | 12 septembre 2012
Répondre à ce commentaireMerci fantomette pour votre commentaire, et bravo pour votre mariage, c'est un tres bel acte de courage aujourd'hui de croire en l'amour durable !
Écrit par : Anne clé | 15 septembre 2012
Répondre à ce commentaireLe couple est juste devenu un produit d'hyper consommation. Tout dans cette société actuelle nous pousse a consommer plus rapidement et en plus grandes quantité. Le couple est comme une machine a laver qui ne va durer un an, peut etre deux et quand elle va commencer a décliner et ne plus marcher, l'on se dit de toute façon comme une évidence : "rien ne dure plus de deux ans maintenant, c'est pas cher, alors, achetons une autre machine! " plus personne ne prend la peine de reparer pour vivre une epoque durable. Le couple est a cette image un produit de consommation dont on sait deja en l'achetant, l'on pourra changer des qu'il y aura un probleme.
Écrit par : Adrien | 15 septembre 2012
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